La particularité de lart chrétien rejoint très exactement ce qui fait la particularité, lunicité de la religion chrétienne. Le christianisme en effet, est avant tout centré sur un visage, celui par lequel Dieu se donna à voir il y a quelque deux milles ans, en Jésus. Si Jésus est vénéré par beaucoup de croyants dans le monde, seuls les chrétiens osent reconnaître en sa personne historique, le Fils, le Verbe de Dieu. Cest pourtant bien lunion la plus inimaginable qui soit, lunion de Dieu et de lhomme dans la personne de Jésus Christ, et les premiers siècles de lEglise se passèrent à tenter de lapprocher et de la dire avec des mots les moins faux possibles. Cest sur ce mystère que lon appelle lIncarnation, la venue de Dieu dans la chair, quest fondée la justification de limage par le christianisme. De fait, cest la seule religion monothéiste qui non seulement tolère limage, mais lui donne une place dhonneur. Le judaïsme comme lislam la proscrivent. La Loi mosaïque de lAncien Testament est très claire : " Tu ne te feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux, là-haut, ou sur la terre, ici-bas, ou dans les eaux, au-dessous de la terre. ". Cette interdiction était due à la crainte de lidolâtrie, comme la suite du texte lindique : " Tu ne te prosterneras pas devant ces dieux, ni les serviras. ". Pour lIslam, les raisons de linterdiction de limage sont différentes. Dans un commentaire du Coran (Hadith), il est dit que les artistes seront condamnés au Dernier Jour, parce quils seront incapables de donner vie à leurs uvres : ils sont donc vus comme des " concurrents " orgueilleux du Créateur. On constate dans les deux cas, que linterdiction ne pose même pas sur une représentation de Dieu, impensable au sens littéral du mot et qui nest donc même pas évoquée, mais sur la représentation des êtres vivants qui pourraient, dune manière ou dune autre, mettre en cause la transcendance absolue de Dieu. On peut donc imaginer le bouleversement qua pu apporter la conception chrétienne : Dieu lui-même devient représentable. Il le devient parce quil a été vu par des yeux dhommes, en Jésus de Nazareth. " Qui me voit, voit le Père " dit le Christ dans lEvangile de Jean. " Il est limage du Dieu invisible ", peut-on lire au début de lépître aux Colossiens (1,15). Et encore, au commencement de lépître aux Hébreux, le Christ est évoqué comme " le reflet resplendissant de la gloire du Père, expression parfaite de son être. ". Le Christ image du Père, icône du Père, justifie alors toutes les images : la sienne dabord bien sûr, puis toutes les autres devenues sans danger, puisquelles nexistent alors que relativement à cette image première. Elles ne peuvent plus entrer en concurrence avec Dieu : Si Dieu lui-même a une image, les autres images risquent moins de servir didoles.
Lattitude de lEglise vis à vis des images na pourtant pas été positive demblée. Encore fortement enracinée dans la culture hébraïque, et évoluant dans un milieu païen, il a fallu quelques siècles de réflexion pour aboutir à une véritable théologie de limage, et encore y-a-til toujours eu des courants au sein du christianisme pour sen méfier au point de linterdire. Deux conciles vont être marquant dans lélaboration de la pensée sur limage sacrée, le premier se tenant à Constantinople et le second à Nicée. Dans un premier temps, à la fin du VIIème siècle lors du concile dit " Quinisexte " (692), est stipulé linterdiction des images symboliques. On se souvient que dans les premiers siècles, les chrétiens décoraient les catacombes de figures allégoriques, comprises par les seuls initiés. Les premiers exemples remontent au IIIème siècle. Cétaient des images-signes évoquant le plus souvent le Christ ou le salut promis au croyant. Parmi quelques unes des plus connues on peut citer le Bon Pasteur, lancre ou le poisson, dont les lettres du mot grec formaient les initiales dun résumé de la foi chrétienne : Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur. Cest sur une autre de ces images symboliques qui se développe un peu plus tard, que va trancher le concile : sur limage de lagneau. Cette image trouvait son fondement dans les Evangiles et lApocalypse. Le Christ est en effet désigné par Jean-Baptiste comme lAgneau de Dieu, annonçant ainsi son sacrifice futur. Dans lApocalypse, limage est reprise en lui ajoutant un caractère glorieux. Cette image, ayant donc des sources scripturaires indéniables et résumant somme toute très bien le mystère du Christ, va se voir interdite au profit de la représentation du Sauveur dans son humanité. Ce tournant est très important : non seulement limage est justifiée par lIncarnation, mais elle doit désormais aussi en témoigner, la montrer. Licône va donc sattacher à montrer la réalité des êtres et des événements saints, dune manière directe et non plus symbolique. Cest un siècle plus tard que la réflexion autour de limage sacrée trouvera son aboutissement, et cela grâce à une grave crise au sein de lempire byzantin que lon appelle liconoclasme. Comme son nom lindique (action de briser les images), elle vit lopposition des détracteurs et des partisans des images saintes. Déclenché par les empereurs byzantins, liconoclasme eut pour origine des problèmes politiques peut-être autant que religieux. Quoiquil en soit, il fut loccasion dune réflexion théologique et philosophique très poussée aussi bien dun côté que de lautre. Tous les arguments possible contre ou en faveur des icônes y furent développés. Tous les arguments contre les images furent finalement rejetés et une théologie élaborée. Le second concile de Nicée en 787 fut une étape fondamentale, même si la crise iconoclaste ne devait sachever quau milieu du siècle suivant. Licône fit désormais partie intégrante de la foi orthodoxe. Chaque année encore, le premier dimanche du grand carême, appelé dimanche de lOrthodoxie, on fait mémoire de la fin officielle de cette époque troublée et de la reconnaissance définitive de licône, qui eut lieu un dimanche de mars 843. Je ne vais pas entrer dans les détails de ces débats compliqués. Pour lessentiel, licône se voit confirmer son rôle de témoin de lIncarnation mais aussi et surtout son rôle médiateur entre le croyant et la personne représentée. La vénération des icônes y fut donc également légitimée, au même titre que celle de la croix ou du livre des Evangiles. Le culte des icônes sétait en effet particulièrement développé au VIIème siècle, quelquefois de façon anarchique, ce qui avait été une des causes du déclenchement de liconoclasme. La résolution de cette crise mit un point final aux discussions en Orient : limage y aurait un statut et obéirait à des règles précises. Mais si le texte du deuxième concile de Nicée fut largement approuvé par Rome, qui avait toujours été du côté des défenseurs des images contre le pouvoir impérial, les conséquences furent plus aléatoires en Occident. De même les images symboliques officiellement rejetées dès la fin du VIIème siècle, continuèrent à y être utilisées et connurent même un développement important. Le concile de Trente remit toutefois à lhonneur ces décisions pour appuyer sa contre-réforme dans le domaine artistique. Nicée II est donc bien considéré comme un concile de lEglise indivise, même sil fut bien mieux compris et intégré, et pour cause, en Orient quen Occident, où il fut rapidement mis de côté.
Licône la plus importante, la première, licône fondatrice en quelque sorte, est bien sûr celle du Christ, puisquelle justifie toutes les autres. Après liconoclasme, le Christ sera toujours représenté barbu, les cheveux longs et la tête ceinte de lauréole crucifère. Il est vêtu à la manière romaine dune toge et dun manteau, et tient le livre des Evangiles, ouvert ou fermé. Les couleurs traditionnelles de ses vêtements, rouge pour la tunique et bleu pour le manteau, rappelle sa double nature humaine et divine. Lorsquil est en gloire, ses vêtements sont couleur de lumière (blancs ou striés dor). Il existe une autre image du Sauveur, qui si elle est plus rare, est très significative, ne serait-ce que par son origine supposée : je veux parler de licône de la Ste Face. En Orient comme en Occident, même si les récits sont différents, la tradition veut que le prototype de ces icônes nait pas été peint de main dhomme (acheiropoiéte) : le visage du Christ se serait imprimé miraculeusement sur un linge. Ainsi on fait remonter la première image du vivant du Sauveur, et par impression directe au contact de son visage. Cest une manière de bien souligner lauthenticité et le bien fondé de toutes les images peintes par la suite. La Sainte Face relie donc toutes les icônes directement au Visage du Christ, la première, licône du Père, non faite de main dhomme, mais uvre de lEsprit Saint dans une femme, la Vierge Marie.
Après licône du Christ, la plus importante est donc logiquement celle de la Mère de Dieu. La tradition la fait également remonter au premier siècle puisque lon raconte que la toute première fut peinte par lévangéliste St Luc, de son vivant. Il est vrai que St Luc est le seul à retracer les origines du Christ, et à parler assez longuement de Marie dans son récit. Sur les icônes, la Vierge est toujours représentée avec lEnfant Jésus : cest en effet limage même de lIncarnation, puisque la gloire spécifique de Marie est davoir enfanté le Fils de Dieu. Licône sinscrit donc dans la Tradition patristique, à la suite du concile dEphèse (431), qui la reconnaît comme Mère de Dieu (Marie est dailleurs toujours nommée de cette façon sur les icônes). Elle est vêtue à la manière des femmes mariées, avec un voile sur les cheveux et un manteau recouvrant tout son corps. Celui-ci est pourpre, couleur impériale à Byzance. En Occident au Moyen-Age, on la représentera couronnée, suivant la même idée. On peut voir trois étoiles, sur son front et ses épaules, qui rappellent soit sa triple virginité (avant, pendant et après la naissance de Jésus) soit sont lien privilégié avec la Trinité. Lenfant est toujours habillé de la tunique et du manteau, vêtement des adultes, contrairement aux tableaux occidentaux depuis la Renaissance, où il est représenté nu dans les bras de sa Mère. Il existe trois grandes variantes de licône de la Mère de Dieu :
-lHodigitria, que lon peut traduire par " celle qui montre le chemin", et qui désigne de la main lEnfant quelle porte sur son bras.
-la Vierge de tendresse, qui se caractérise par lembrassement de la Mère et de lEnfant.
-Et enfin la Vierge du Signe ou Platytera (s.e. tôn ouranôn), cest-à-dire " plus vaste que les cieux ", puisquelle à reçu dans son sein Celui que les cieux ne peuvent contenir. Elle se présente en orante, les mains levées dans le geste antique de la prière, avec un médaillon du Christ enfant sur la poitrine.
A la suite de ces deux icônes principales, viennent tous les épisodes tirés des Ecritures, en particulier les grands événements de la vie du Christ fêtés dans la liturgie.
Et enfin peuvent être aussi représentés sur une icône tous ceux qui ont été reconnus par lEglise " ressemblants " au Christ et que lon appelle les saints.
Si licône représente toujours une personne, un visage, elle ne les montre pas de façon " réaliste ". Si elle rend compte de lIncarnation, elle témoigne aussi dune autre réalité que celle que nous avons lhabitude dappréhender. En effet, ce qui est montré sur les icônes, ce sont des êtres glorifiés, transfigurés dans leur chair, et un monde nouveau qui suit dautres règles que le notre. Il ny a aucun effet de perspective donnant lillusion de la profondeur. Tout y est signe et non pesanteur. Ni abstrait, ni réaliste, on peut dire que cest un art trans-figuratif, le jeu de mot étant parfaitement approprié. Ce nest pas un hasard en effet, si la première icône que devait peindre un iconographe après son apprentissage, et qui lui servait de diplôme en quelque sorte, était celle de la Transfiguration du Christ sur le mont Thabor. Lors de cet épisode, le Christ changea daspect aux yeux de ses disciples : tout son être devint lumineux. Cest de cette lumière des êtres sanctifiés, à la suite du Christ, dont licône doit aussi témoigner.
Cest pourquoi, la manière de peindre, la technique, est si importante : elle lest autant que le sujet lui-même. Ainsi pour rendre compte de cette transfiguration des êtres saints, il ny aura pas de source de lumière précise, comme on en voit dans la technique du clair-obscur et qui sert à modeler les volumes. Il ny aura donc pas dombre non plus. Dans licône, la lumière partout diffuse, émane dabord des personnes elles-mêmes. Les chairs, les vêtements et tous les autres éléments de licône sont littéralement modelés par la lumière. Le peintre commence en effet par poser en aplat les couleurs les plus sombres, et pose ensuite par dessus des couches de plus en plus claires et de plus en plus réduites, pour terminer par des petites touches finales de blanc pur. La tête est toujours ceinte dune auréole : ce disque doré symbolise cette lumière qui émane du visage transfiguré. Placer en guise dauréole un cercle ou un " plateau " rond au-dessus de la tête, comme on la vu dans la peinture occidentale, témoigne donc dune perte de sens. Enfin, le fond lui-même est toujours clair, souvent doré comme lauréole, et est appelé " lumière ". Licône est donc par essence claire et lumineuse. Il est vrai que ce nest pas toujours limpression que lon a face à une icône ancienne comme on peut en voir chez les antiquaires. Mais si ces icônes sont sombres, cest en partie à cause du vernis noirci par les fumées des cierges et à cause de lusure du temps : les couches les plus claires sont en effet les premières à disparaître puisque ce sont les dernières à être posées. Il faut noter également que ces icônes des antiquaires datent des deux, ou au mieux trois derniers siècles, qui ont connu un déclin de cet art : Les couleurs nétaient plus aussi éclatantes quauparavant.