« À
partir daujourdhui je vais obéir à
ma conscience. Je nai pas le droit en tant que chrétien
de laisser mourir ces femmes et ces hommes (...) ». «
Désormais, je donnerai des visas à tout le monde,
il n'y a plus de nationalité, de race, de religion. ». |
Aristides de Sousa
Mendes naquit en 1885 dans lune des plus anciennes familles
aristocratiques du Portugal. Il étudia le droit, entra
dans la diplomatie et passa trente ans à servir dans des
postes à travers le monde. Il avait quatorze enfants.
En 1938, il fut nommé consul général à
Bordeaux. En novembre de cette même année, le dictateur
portugais Salazar émit la Circulaire 14, un ordre envoyé
à tous les diplomates portugais : aucun visa ne devait
être accordé aux réfugiés, en particulier
aux Juifs, aux Russes et aux apatrides. Le Portugal était
officiellement neutre, mais discrètement favorable à
Hitler. Lordre était clair, et les conséquences
de toute désobéissance étaient évidentes.
Pendant un an et demi, Sousa Mendes distribua tout de même
quelques visas. Puis lAllemagne envahit la France. En mai
et juin 1940, les routes vers le sud se remplirent. Des centaines
de milliers de personnes tentaient de fuir vers la frontière
espagnole, vers le Portugal. Ils affluèrent au consulat
portugais de Bordeaux, car un visa portugais signifiait un passage
sûr à travers lEspagne, la dernière
voie de fuite. Sousa Mendes nétait pas autorisé
à délivrer des visas, mais laissa certains dentre
eux entrer pour sabriter, notamment un rabbin polonais
nommé Chaim Kruger, qui avait fui la Belgique avec sa
femme et ses cinq enfants. Les deux hommes parlèrent.
Kruger expliqua ce qui arrivait à ceux qui ne pouvaient
pas fuir. Alors, il se retira dans sa chambre, et lorsquil
en sortit, quelque chose en lui avait changé de façon
irréversible. Il se rendit à la chancellerie et
ouvrit les portes. Il installa une table. Les passeports arrivèrent
en piles. Aidé de ses enfants et neveux, ainsi que du
rabbin Kruger, il signe des visas sur des formulaires, puis sur
des feuilles blanches et sur tout morceau de papier disponible.
Pour aller plus vite, il réduisit sa signature à
« Mendes ». Aucun frais nétait demandé.
Aucun nom nétait inscrit dans les registres officiels,
pour éviter tout contrôle de Lisbonne. Il travailla
sans dormir, pendant trois jours et trois nuits, il signa. Lisbonne
finit par être informée. Le 24 juin, Salazar lui
ordonna darrêter immédiatement et de rentrer.
Deux hommes furent envoyés pour le ramener. Sur la route,
ils passèrent devant le consulat portugais de Bayonne,
puis d'Hendaye. Il fit là aussi délivrer des visas,
et fit ouvrir la frontière. Lambassadeur du Portugal
en Espagne arriva, stupéfait, et lui demanda ce quil
croyait faire. Sousa Mendes répondit quil obéissait
à une autorité supérieure à celle
de Salazar. De retour à Lisbonne, il fut traduit devant
un tribunal disciplinaire. On laccusa de désobéissance
et davoir déshonoré le Portugal. Il perdit
son poste, sa pension et la carrière diplomatique quil
avait bâtie en trente ans. Il fut interdit dexercer
le droit. Ses enfants furent mis sur liste noire, exclus des
universités et des emplois publics. Le domaine familial
dut être vendu pour payer les dettes. Finalement, c'est
la communauté juive de Lisbonne qui nourrit la famille
grâce à sa soupe populaire. Pendant quatorze ans,
il tenta de faire appel. Salazar refusa de le rencontrer ou même
de lui répondre. À la fin de sa vie, paralysé,
et épuisé, il contracta une pneumonie. On le transporta
à l'hôpital franciscain dans le quartier du Chiado,
c'est là qu'il s'éteindra le 3 avril 1954, avec
comme dernier habit, la robe de bure des Franciscains. Sur son
lit de mort, il dit à son neveu : "Je n'ai rien à
vous laisser sauf mon nom et il est propre." Il fut déclaré
« Juste parmi les nations » en 1966, et réhabilité
par la République portugaise le 18 mars 1988. |